Ahura Mazda et le combat cosmique aux origines du zoroastrisme
Sur la falaise de Behistun, dans l’ouest de l’Iran actuel, un roi sculpté dans la roche lève la main vers une figure ailée qui flotte au-dessus des prisonniers enchaînés. Le roi, c’est Darius Ier, et le monument est commandé vers 520 avant notre ère, une fois les révoltes matées. L’inscription trilingue qui accompagne la scène, en vieux-perse, élamite et akkadien, martèle une formule des dizaines de fois : « Par la faveur d’Ahura Mazda, je suis roi. » Derrière cette phrase de propagande impériale se cache une religion bien plus ancienne, née dans le monde des pasteurs indo-iraniens, et une idée qui va traverser les millénaires : le monde est le théâtre d’un combat entre la vérité et le mensonge.
Un dieu qui pense le monde : Ahura Mazda dans les Gathas
Le nom même du dieu est un programme. Ahura Mazda signifie, en vieil-avestique, quelque chose comme « le Seigneur Sagesse » ou « le Seigneur qui pense ». On le rencontre d’abord dans les Gathas, dix-sept hymnes en vers attribués par la tradition à Zarathoustra lui-même, conservés au cœur du Yasna, la grande liturgie zoroastrienne. Ces dix-sept hymnes se répartissent en cinq groupes selon leur mètre, pour un total d’environ 6 000 mots. Leur langue, très archaïque, est proche du sanskrit védique, ce qui plaide pour une composition dans un milieu de pasteurs indo-iraniens, quelque part dans l’est du monde iranien.
Dans ces hymnes, Ahura Mazda apparaît comme le créateur par la pensée. Il conçoit le monde et agit à travers des entités qui sont presque des abstractions personnifiées : Vohu Manah, la Bonne Pensée, Asha Vahishta, le Meilleur Ordre, Armaiti, la Juste Dévotion. La tradition postérieure les regroupera sous le nom d’Amesha Spentas, les « Immortels Bienfaisants ». Un dieu entouré de ses propres qualités divinisées. La formule est singulière dans le paysage religieux ancien, et c’est elle qui a valu au zoroastrisme sa réputation, discutée, de premier monothéisme.
Asha contre druj : la mécanique du combat cosmique
Le texte fondateur du dualisme zoroastrien tient en quelques strophes. Dans le Yasna 30, les Gathas évoquent deux esprits « jumeaux » qui, à l’origine, se révèlent en pensée, en parole et en acte : l’un choisit le bien, l’autre le mal. Spenta Mainyu, l’esprit bienfaisant, s’aligne sur l’asha, ce principe d’ordre, de vérité et de justesse cosmique qui fait tenir le monde ensemble. Angra Mainyu, l’esprit destructeur, choisit la druj, le mensonge, la déviation, le désordre.
Tout découle de ce choix initial. L’existence entière devient le champ de bataille entre les deux principes, et chaque être humain est sommé de prendre parti. Pas par la contemplation, par des actes. Le fidèle zoroastrien combat la druj en cultivant la terre, en élevant le bétail, en disant la vérité, en accomplissant les rites. La formule éthique que la tradition résume en trois mots, humata, hukhta, huvarshta, « bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions », donne au combat cosmique une traduction quotidienne et concrète.
Reste une question que les théologiens zoroastriens eux-mêmes se sont posée : Angra Mainyu est-il l’égal d’Ahura Mazda, ou sa créature dévoyée ? Les Gathas restent ambiguës. Les textes pehlevis d’époque sassanide, comme le Bundahishn, un traité de cosmogonie dont la compilation se poursuit après la conquête arabe, trancheront pour un dualisme franc : deux principes coexistant depuis l’origine, mais dont un seul, Ohrmazd (la forme moyen-perse d’Ahura Mazda), triomphera à la fin des temps.
Quand vécut Zarathoustra ? Un débat toujours ouvert
Et c’est là que l’affaire se complique. La tradition zoroastrienne tardive place Zarathoustra « 258 ans avant Alexandre », un calcul obtenu en additionnant des règnes depuis Vishtaspa, le protecteur du prophète, jusqu’à la conquête macédonienne. Ce compte le situerait au VIe siècle avant notre ère, à peu près contemporain de Cyrus. Mais cette date, transmise par des sources tardives et reprise dans des textes pehlevis et arabes du IXe au XIIe siècle, est aujourd’hui largement contestée, notamment parce que le contexte de sa fabrication n’inspire guère confiance. L’argument linguistique pèse lourd : la langue des Gathas est si archaïque et si proche de celle du Rig-Veda qu’une datation haute, vers la fin du deuxième et le début du premier millénaire avant notre ère, paraît plus vraisemblable à de nombreux spécialistes, dont Mary Boyce.
Certains vont plus loin. Jean Kellens, qui a occupé la chaire de langues et religions indo-iraniennes au Collège de France, a soutenu que les Gathas ne sont peut-être pas l’œuvre d’un prophète historique unique, mais des compositions liturgiques d’un milieu sacerdotal. Son argument central s’appuie sur l’emploi du nom « Zarathoustra » au vocatif dans certaines strophes, où un récitant s’adresse à lui à la première personne, ce qui, selon Kellens, rend improbable qu’un auteur se pose une question à lui-même. La thèse a fait débat, elle continue de le faire, et elle a trouvé un défenseur en Prods Oktor Skjærvø. Le dossier documentaire est mince : aucune source contemporaine, aucun vestige archéologique attribuable, seulement des textes transmis oralement pendant des siècles avant leur mise par écrit. On sait décrire la doctrine avec précision. Son fondateur, lui, reste dans la brume.
Le feu, le pont et la fin des temps
Le combat cosmique a un terme. La tradition zoroastrienne développe une eschatologie d’une précision remarquable : à la mort, l’âme se présente au pont Chinvat, qui s’élargit sous les pas du juste et se réduit à un fil sous ceux du méchant. Puis, à la fin de l’histoire, un sauveur, le Saoshyant, né de la semence conservée de Zarathoustra, présidera à la rénovation du monde, la frashokereti. Les morts ressusciteront, un flot de métal en fusion purifiera les âmes, et la druj sera anéantie. Jugement individuel, résurrection des corps, sauveur final : on a souvent noté la parenté de ces thèmes avec les eschatologies juive puis chrétienne, sans que le sens ni l’ampleur des emprunts fassent consensus.
Au centre du culte, le feu. Non pas comme objet d’adoration, contrairement à un malentendu ancien déjà présent chez les auteurs grecs, mais comme symbole le plus pur de l’asha et présence rituelle d’Ahura Mazda. Les temples du feu, attestés surtout à l’époque parthe et sassanide, abritent des flammes entretenues en permanence par les prêtres. À Yazd, en Iran, le feu de l’Atash Bahram brûlerait depuis environ 470 de notre ère selon la tradition de la communauté locale, après avoir été transféré de sanctuaire en sanctuaire avant d’être installé dans le temple actuel, construit en 1934. C’est le seul feu de la plus haute catégorie conservé en Iran, les huit autres se trouvant en Inde.
Des rois achéménides aux prêtres sassanides
Les Achéménides étaient-ils zoroastriens ? La question divise depuis un siècle. Darius et Xerxès invoquent Ahuramazda dans leurs inscriptions, et Xerxès se vante même, dans l'« inscription des daivas », d’avoir détruit un sanctuaire de faux dieux. Mais aucune inscription royale ne mentionne Zarathoustra, et les tablettes administratives de Persépolis montrent que l’administration finançait aussi des cultes élamites et babyloniens. Un zoroastrisme d’État strict semble donc exclu. Une religion iranienne centrée sur Ahura Mazda, en revanche, est solidement attestée.
C’est sous les Sassanides, dont l’empire s’étend de 224 à 651 de notre ère, que le zoroastrisme devient religion officielle. Le grand prêtre Kirdir, dont les inscriptions rupestres subsistent notamment à Naqsh-e Rostam, y revendique la fondation de feux sacrés et la promotion de la religion aux dépens des cultes rivaux. C’est aussi de cette période que date la fixation écrite de l’Avesta, dans un alphabet créé exprès pour noter une langue que plus personne ne parlait couramment. Après la conquête arabe, une partie des fidèles émigre vers l’Inde : leurs descendants, les Parsis, concentrés autour de Mumbai, forment avec les zoroastriens d’Iran une communauté mondiale que certaines estimations situent entre 100 000 et 200 000 personnes, en Iran, en Inde et dans la diaspora.
À Naqsh-e Rostam, justement, un relief sassanide du IIIe siècle montre Ardashir Ier à cheval, face à Ohrmazd, à cheval lui aussi, qui lui tend l’anneau du pouvoir. Sous les sabots du cheval du roi gît le Parthe Artaban, sous ceux du dieu, un personnage figurant Ahriman. Deux inscriptions gravées sur le poitrail des chevaux identifient les protagonistes. Le relief mesure un peu plus de six mètres de large. Le combat cosmique, taillé dans la falaise, à quelques mètres des tombes de Darius et de Xerxès. Deux empires, sept siècles d’écart, le même dieu.
Pour aller plus loin
La question des rapports entre religion iranienne et pouvoir royal se prolonge dans l’étude de Cyrus le Grand et de l’Empire achéménide. Les hymnes gathiques gagnent à être lus en regard du Rig-Veda et du fonds indo-iranien commun, et l’eschatologie zoroastrienne éclaire d’un jour particulier les apocalypses juives d’époque hellénistique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.
- By Almut Hintze, Avestan Literature (Introduction to the Yasna) FEZANA (Federation of Zoroastrian Associations of North America)
- Naqš-e Rustam, Investiture Relief of Ardašir I Livius.org
- The Sasanian Rock Reliefs at Naqsh-i-Rustam and Naqsh-i-Rajab Institute for the Study of Ancient Cultures, University of Chicago
- Heard of Zoroastrianism? The ancient religion still has fervent followers National Geographic