El, le dieu discret d’Ougarit dont le nom est devenu celui de Dieu
À Ougarit, El préside au panthéon sans jamais combattre. Son nom, lui, a survécu à tout : on le retrouve dans Israël, dans Élohim, dans Allah.

Au printemps 1943, en pleine guerre mondiale, deux archéologues de la Direction des antiquités d’Irak, le Britannique Seton Lloyd et l’Irakien Fuad Safar, ouvrent un chantier sur une butte discrète à environ 35 kilomètres au sud de Mossoul. Le site s’appelle Tell Hassuna. Safar l’avait repéré dès 1942 au cours de tournées de terrain. Sous les niveaux récents, les fouilleurs atteignent des couches où la poterie devient fruste, puis un sol vierge surmonté de restes sans architecture, poterie grossière et outils de pierre. Ils viennent de mettre au jour la plus ancienne culture villageoise alors connue du nord mésopotamien, la culture de Hassuna, que l’on rattache aujourd’hui au début du VIe millénaire avant notre ère, en gros entre 6000 et 5500 avant notre ère en dates calibrées, avec des marges de discussion selon les sites et les laboratoires.
Pour comprendre Hassuna, il faut regarder une carte des pluies. Le nord de l’Irak actuel, entre le Tigre et les contreforts du Taurus, reçoit assez de précipitations pour permettre l’agriculture sèche, c’est-à-dire une culture des céréales sans irrigation, uniquement alimentée par la pluie. Le sud mésopotamien, lui, exigera des canaux. Vers 6000 avant notre ère, des groupes s’installent dans les piémonts de l’extrême nord mésopotamien, là où les pluies suffisent par endroits à une agriculture sèche, et ce sont les premiers agriculteurs de cette région. Cette bande de steppe cultivable est ce que les géographes appellent parfois la zone de l’agriculture pluviale.
Les villageois de Hassuna y cultivent des céréales, blés et orge, élèvent moutons, chèvres, bœufs et porcs, et complètent leur alimentation par la chasse. Rien de spectaculaire en apparence. Mais c’est l’une des premières fois que des communautés s’installent durablement dans la plaine du nord mésopotamien, celle-là même qui portera, plusieurs millénaires plus tard, Ninive et Assur. Les fondations sont posées là, dans des maisons de terre crue de quelques pièces.
La stratigraphie de Tell Hassuna, publiée par Lloyd et Safar en 1945 dans le Journal of Near Eastern Studies, raconte une évolution lisible couche après couche. Au niveau le plus profond, posés sur le sol vierge, une céramique grossière et des outils de pierre évoquent une communauté d’agriculteurs vivant sous huttes ou tentes, sans trace de construction, avant que ne se superposent plusieurs couches de maisons de plus en plus vastes et mieux bâties. Six ou sept pièces s’organisent en deux blocs autour d’une cour, l’un servant d’habitation, l’autre de cuisine et de réserves, avec des murs de terre pressée, des sols de terre et de paille, du grain conservé dans de grandes jarres d’argile crue enfoncées dans le sol jusqu’à la bouche et du pain cuit dans des fours en dôme proches du tanur moderne.
Deux traits de la culture matérielle sont devenus des marqueurs classiques. D’abord les plateaux à décortiquer, de grands plats de terre cuite dont le fond intérieur est strié ou incisé, probablement utilisés pour frotter les épis et séparer le grain de sa balle, même si leur fonction reste discutée. Ensuite la céramique elle-même. On distingue deux phases de poterie de Hassuna, dite « archaïque » et « standard », la seconde plus habilement décorée et peinte d’un brun plus épais. Jarres et bols portent des incisions en chevrons ou des motifs peints, parfois combinés sur le même vase. Cette poterie, simple mais reconnaissable, permet aux archéologues de suivre l’extension de la culture sur des dizaines de sites.
Les morts, eux, restent près des vivants. Une partie des défunts, en particulier des enfants et des adolescents, sont inhumés avec du mobilier, vases de céramique et de pierre, sous les sols des maisons, même si des cimetières hors les murs ont sans doute aussi existé. Ce geste, déposer le corps au cœur de l’espace domestique, se retrouve longtemps dans les traditions funéraires proche-orientales.
Pendant plusieurs décennies, Tell Hassuna est resté à peu près seul à documenter sa propre culture. Puis deux chantiers ont changé l’échelle du dossier. Au printemps 1969, une expédition archéologique soviétique lance de vastes recherches sur les sites agricoles anciens du nord-ouest de l’Irak. Dirigée par Nikolaï Merpert et Raouf Munchaev, elle fouille Yarim Tepe I, dans la plaine du Sinjar, à l’ouest de Mossoul près de Tal Afar. La colline dite Yarim Tepe I appartient à la culture de Hassuna, avec treize couches de construction reflétant les grandes étapes de cette culture et plus d’un millier de fours et de fours de potiers. Et une surprise de taille. On y a trouvé des objets de métal, dont un bracelet de plomb, des perles de cuivre et du minerai de cuivre, parmi les plus anciens témoignages de métallurgie de Mésopotamie. Au VIe millénaire, ces villageois manipulent déjà le métal, par martelage et chauffe de minerais probablement rapportés des montagnes du nord. Le fait est établi par les publications de la mission soviétique et il oblige à réviser l’image d’un néolithique purement paysan.
L’autre chantier décisif est celui d’Umm Dabaghiyah. Diana Kirkbride, après une prospection dans la région de Hatra, arrête son choix sur ce site où elle travaille quatre saisons, de 1971 à 1974. Elle fouille pour la British School of Archaeology in Iraq. Ce site de la Jazira, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Mossoul, était un établissement spécialisé et un comptoir d’échange qui prospéra vers 6200 à 5750 avant notre ère. Le lieu, planté dans une steppe aride, pose un problème, que font des gens là. Kirkbride y dégage des blocs de petites pièces rectangulaires bien bâties, dont la taille et l’absence d’aménagements domestiques indiquent un usage de stockage, l’ensemble suggérant une construction planifiée. Des peintures murales montrent des scènes de chasse à l’onagre, l’âne sauvage. Les ossements confirment le poids de la chasse. Les restes d’animaux sont composés pour l’essentiel de deux espèces sauvages, la gazelle et l’onagre, même si moutons, chèvres, bœufs et porcs domestiques étaient aussi élevés. Comme la zone est aujourd’hui une steppe gypseuse et salée, Kirkbride a suggéré que les aliments végétaux étaient importés, en échange de produits animaux comme les peaux d’onagre. Un village d’artisans-chasseurs au bord du désert. L’idée reste une hypothèse de travail, mais elle montre que le monde de Hassuna n’était pas fait de villages tous identiques.
Et c’est là que l’affaire se complique. Dès Tell Hassuna, Lloyd et Safar avaient remarqué, dans les niveaux moyens et supérieurs, une céramique peinte beaucoup plus fine, aux motifs géométriques élégants, qu’ils rattachaient au style de Samarra, reconnu lors des fouilles allemandes d’Ernst Herzfeld sur le moyen Tigre au début du XXe siècle. Longtemps, on a raisonné en succession, Hassuna, puis Samarra, puis Halaf. Les recherches menées depuis, notamment à Tell es-Sawwan et dans la plaine du Sinjar, ont largement remis en cause ce schéma. La culture de Samarra, aujourd’hui datée en gros entre 5500 et 4800 avant notre ère, chevauche en partie Hassuna et le début d’Obeid. Une bonne partie de la communauté scientifique considère donc Hassuna et Samarra comme des cultures largement contemporaines, occupant des zones voisines, la seconde plus au sud, à la limite de la zone des pluies, avec des zones de contact où les deux poteries se mélangent.
Les datations au radiocarbone, encore peu nombreuses pour ces périodes et parfois divergentes selon les laboratoires, ne tranchent pas tous les débats. On discute aussi de la phase dite proto-Hassuna, documentée à Umm Dabaghiyah, à Tell Sotto ou dans la région du Sinjar, simple étape ancienne de la même culture ou horizon distinct. Le dossier documentaire, mince et inégalement publié, laisse la question ouverte. La suite fait davantage consensus, avec la diffusion de la brillante céramique peinte de Halaf dans tout le nord, qui absorbe ou remplace la tradition de Hassuna. La transition n’a rien de mécanique. Certains chercheurs estiment que les liens supposés entre Halaf et Hassuna reposaient sur des attributions chronologiques erronées, les niveaux halafiens de sites comme Tell Hassuna ou Yarim Tepe I appartenant à des phases tardives de Halaf, ce qui indiquerait plutôt un hiatus d’occupation.
Que sait-on des gens eux-mêmes ? Les maisons de Hassuna se ressemblent beaucoup d’un bout à l’autre d’un village. Pas de grande résidence, pas de bâtiment qui écrase les autres, pas de tombe fastueuse. Les archéologues en déduisent, avec prudence, des sociétés faiblement hiérarchisées, organisées par foyers familiaux. Mais des indices d’une complexité naissante existent. Parmi les trouvailles les plus intéressantes de Yarim Tepe I figurent du cuivre, du plomb et des sceaux de pierre. Ces sceaux-cachets, petits objets gravés que l’on imprime sur de l’argile fraîche pour marquer une propriété ou sceller un contenant, apparaissent sur plusieurs sites. Marquer ses biens suppose qu’on possède, qu’on stocke, qu’on échange. Ajoutons l’obsidienne, ce verre volcanique venu d’Anatolie, présente dans l’outillage, signe que ces villages participent déjà à des réseaux d’échange couvrant de longues distances.
On a longtemps présenté Hassuna comme un simple prélude, une culture de transition entre le néolithique précéramique et les grandes cultures peintes de Samarra et Halaf. Le jugement paraît injuste. En quelques siècles, ces communautés ont fixé le modèle du village agricole nord-mésopotamien, maisons de terre à pièces multiples, greniers, fours, sépultures sous le sol, poterie décorée, premiers sceaux et premiers métaux. L’essentiel du décor est planté.
Les objets, eux, ont eu des destins dispersés. Une bonne partie des plus belles pièces d’Umm Dabaghiyah se trouve aujourd’hui au Musée de l’Irak, à Bagdad. Il en va de même pour une partie du matériel de Tell Hassuna et de Yarim Tepe, dans un musée dont les collections ont souffert du pillage de 2003. Quant aux sites de la plaine du Sinjar, situés dans une région ravagée par les combats des années 2010, leur état actuel reste, pour plusieurs d’entre eux, à documenter. La prochaine génération de fouilleurs héritera d’un terrain à réévaluer presque entièrement.
La culture de Samarra, contemporaine et voisine de Hassuna, mérite un article à elle seule, notamment pour les débuts de l’irrigation à Tell es-Sawwan. La culture de Halaf, qui lui succède dans le nord, et la question plus large de la néolithisation du Croissant fertile prolongent naturellement ce dossier.
Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.
À Ougarit, El préside au panthéon sans jamais combattre. Son nom, lui, a survécu à tout : on le retrouve dans Israël, dans Élohim, dans Allah.
Une stèle noire de 2,25 m, 282 articles de loi et un roi face au dieu-soleil : le code de Hammurabi, retrouvé brisé en trois morceaux à Suse en 1901.
Un roi d’Uruk, un ami perdu, une plante de jouvence volée par un serpent : l'épopée de Gilgamesh est le plus ancien grand récit que l’on puisse encore lire.
En 1274 av. J.-C., Ramsès II tombe dans un piège hittite sous les murs de Qadesh. Récit d’une bataille que le pharaon a transformée en légende.
Vers 5900 av. J.-C., des villages du nord mésopotamien produisent une céramique peinte d’une finesse inégalée. Portrait de la culture de Halaf.
✍À Ougarit, au XIIIe siècle avant notre ère, des scribes écrivent avec trente signes cunéiformes seulement. Histoire d’une invention déchiffrée en quelques semaines.