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La culture de Halaf : la céramique peinte qui unifia le nord mésopotamien

Zunkir · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

En 1899, le diplomate allemand Max von Oppenheim traverse le nord de la Syrie ottomane pour le compte de la Deutsche Bank, chargé de repérer un tracé pour le chemin de fer de Bagdad. On lui parle de statues enfouies sous un tertre au bord du Khabur. Le site s’appelle Tell Halaf. Il n’y reste que quelques jours cette fois, mais il y reviendra fouiller entre 1911 et 1913, à la recherche du palais araméen qui fera sa gloire. Sous les niveaux du Ier millénaire, ses ouvriers remontent autre chose : des tessons de céramique peinte, fins, décorés de motifs géométriques orange et bruns. Personne ne sait alors les dater précisément. Ils ont environ huit mille ans, et ils donneront leur nom à toute une culture, la culture de Halaf, qui se développe dans le nord mésopotamien entre 6100 et 5300 avant notre ère environ, la borne basse étant discutée, certains chercheurs descendant jusque vers 5100.

Un monde de villages entre le Tigre et l’Euphrate

La culture de Halaf occupe une zone immense pour l’époque : le triangle du Khabur en Syrie, le piémont du Taurus au sud-est de la Turquie actuelle, la plaine de Mossoul au nord de l’Irak. Un arc de plusieurs centaines de kilomètres d’est en ouest. Cette région, c’est la Mésopotamie « sèche », celle où la pluie suffit à faire pousser le blé et l’orge sans irrigation, contrairement au sud alluvial où naîtront plus tard les cités sumériennes.

Les gens de Halaf vivent dans de petits villages, souvent d’un à trois hectares, quelques dizaines à quelques centaines d’habitants. Ils cultivent l’amidonnier, l’orge et les légumineuses, élèvent moutons, chèvres, bœufs et porcs, chassent encore le gibier sauvage. Rien de spectaculaire en apparence. Et pourtant, sur toute cette étendue, on retrouve la même céramique peinte, les mêmes figurines féminines aux formes accentuées, les mêmes bâtiments circulaires. Une homogénéité culturelle sur une telle surface, à cette date, reste rare dans tout le Proche-Orient néolithique.

Les tholoi, ces maisons rondes qui intriguent

L’architecture halafienne a une signature : la tholos (pluriel tholoi), un bâtiment circulaire de quelques mètres de diamètre, en briques crues ou en pisé sur soubassement de pierre, parfois prolongé par une antichambre rectangulaire qui donne au plan une forme de trou de serrure. Le terme est emprunté, un peu abusivement, aux tombes à coupole mycéniennes, bien plus tardives. Ici, il désigne simplement ces structures rondes.

À quoi servaient-elles ? La question a longtemps divisé. Max Mallowan, qui fouille le site d’Arpachiyah près de Mossoul en 1933, accompagné de son épouse Agatha Christie, y voyait des sanctuaires. Les fouilles plus récentes, notamment celles de Tell Sabi Abyad en Syrie menées par Peter Akkermans à partir de 1986, penchent pour un usage plus ordinaire : habitations, greniers, celliers. Les deux fonctions ont pu coexister. À Sabi Abyad, un incendie survenu à la fin du VIe millénaire a scellé tout un quartier, le « village brûlé », avec son contenu : des centaines de scellements d’argile portant des empreintes de sceaux, et des petits jetons de terre, indices qu’on contrôlait déjà l’accès aux réserves. Une forme de comptabilité avant l’écriture, des millénaires avant les premières tablettes.

Une céramique fine comme une coquille d’œuf

Venons-en à l’objet qui a fait la réputation de cette culture. La céramique halafienne, à son apogée, atteint une qualité technique remarquable pour l’époque. Pâte très fine, presque sans dégraissant visible, parois de quelques millimètres d’épaisseur, cuisson maîtrisée dans des fours qui donnent aux surfaces des tons chamois réguliers. Le tout façonné à la main, sans tour, qui n’existe pas encore.

Le décor est peint avant cuisson, en brun, noir, rouge ou orange, et la peinture prend souvent un lustre presque métallique. Les motifs ? Des damiers, des chevrons, des rosettes, des frises de bucranes, ces têtes de taureau stylisées qui reviennent de manière obsédante, parfois réduites à deux cornes et un triangle. Vers la fin de la période, la polychromie se répand : les grandes assiettes trouvées par Mallowan dans la « maison brûlée » d’Arpachiyah, avec leurs rosettes centrales rouge et noir parfois rehaussées de blanc, comptent parmi les céramiques préhistoriques les plus achevées connues au Proche-Orient. Certaines gisaient brisées sur le sol, dispersées par l’incendie qui a détruit le bâtiment.

On a longtemps cru que cette vaisselle de luxe circulait depuis quelques centres de production vers des villages consommateurs. Les analyses de composition des argiles ont compliqué le tableau : une partie de la production est locale, une autre voyage bel et bien sur des dizaines de kilomètres. La céramique fine servait probablement dans des contextes de partage de nourriture et d’hospitalité, et sa circulation tissait des liens entre communautés dispersées.

Chefs, égaux, ou autre chose ? Le débat sur la société halafienne

Et c’est là que l’affaire se complique. Une culture matérielle aussi homogène, des produits qui circulent loin, de l’obsidienne importée des volcans de l’est anatolien, autour du lac de Van et de Bingöl, à plusieurs centaines de kilomètres : tout cela suppose des réseaux organisés. Mais organisés par qui ?

Dans les années 1980, plusieurs chercheurs ont proposé de voir dans le monde halafien des chefferies naissantes, avec des sites majeurs comme Tell Sabi Abyad ou Domuztepe, en Turquie, l’un des plus grands sites de la période, dominant des villages satellites. Le problème, c’est que les indices habituels de hiérarchie manquent. Pas de résidences nettement plus riches que les autres. Pas de tombes princières : les sépultures halafiennes, souvent des crémations ou des dépôts de crânes, ne montrent guère d’inégalités marquées. Domuztepe a livré une fosse spectaculaire, la « death pit », contenant les restes d’au moins quarante individus mêlés à des ossements animaux, datée par le radiocarbone des environs de 5570 avant notre ère. On discute encore de son interprétation : festin funéraire, sacrifice, violence collective ou rituel complexe, certaines analyses osseuses évoquant même des traces de cannibalisme.

Beaucoup de spécialistes, Akkermans en tête, défendent aujourd’hui l’image de communautés faiblement hiérarchisées, mobiles, où une partie de la population pratiquait peut-être un pastoralisme saisonnier, et où la cohésion passait par les échanges, les fêtes et un langage visuel commun plutôt que par des chefs. Le dossier reste ouvert. C’est l’un des grands intérêts de Halaf : une intégration régionale qui fonctionne, apparemment sans pouvoir centralisé.

De Halaf à Obeid, une transition en douceur

Vers 5300 avant notre ère, la céramique halafienne cède progressivement la place aux styles de la culture d’Obeid, venue du sud mésopotamien. Longtemps, on a imaginé une rupture, voire une conquête. Les fouilles de Tell Zeidan, au confluent du Balikh et de l’Euphrate en Syrie, menées entre 2008 et 2010 par une mission de l’Oriental Institute de Chicago dirigée par Gil Stein, montrent plutôt une évolution graduelle : aucune couche de destruction ne sépare les niveaux Halaf des niveaux Obeid, les styles se transforment peu à peu. Pas d’invasion, une acculturation étalée sur des générations.

Quant aux collections de von Oppenheim, elles ont connu un destin tragique. Le musée privé qu’il avait ouvert à Berlin fut détruit lors d’un bombardement en novembre 1943, et les sculptures de basalte de Tell Halaf, chauffées à plus de 900 degrés, éclatèrent en milliers de fragments, patiemment remontés à partir de 2001. Les céramiques peintes du VIe millénaire, elles, se laissent voir aujourd’hui dans plusieurs grandes collections, du Pergamonmuseum de Berlin au British Museum, où les assiettes polychromes d’Arpachiyah rappellent qu’un potier anonyme, huit mille ans avant nous, savait déjà faire chanter une rosette rouge sur fond chamois.

Pour aller plus loin

La culture d’Obeid, qui succède à Halaf et prépare l’urbanisation du sud mésopotamien, prolonge naturellement ce dossier. On peut aussi se tourner vers la néolithisation du Croissant fertile, en amont, ou vers les premiers systèmes de scellements et de jetons comptables qui mèneront, bien plus tard, à l’invention de l’écriture cunéiforme.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Max von Oppenheim and His Tell Halaf The Ancient Near East Today (ASOR)
  2. Tell Zeidan, Syria Institute for the Study of Ancient Cultures, University of Chicago
  3. “Halaf Period” (6100-5300/5100 BC) in Northern Mesopotamia and the Northern Levant CEDRUS – The Journal of Mediterranean Civilisations Studies
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