Osiris, Isis et Horus : le mythe qui fonde la royauté égyptienne
Un roi assassiné, une veuve magicienne, un fils qui réclame le trône : le mythe osirien donne à chaque pharaon sa légitimité pendant trois millénaires.

En 48 avant notre ère, Jules César, assiégé dans le palais royal d’Alexandrie, fait mettre le feu aux navires du port pour couvrir sa retraite. Les flammes gagnent les entrepôts du quai. C’est de cet épisode, raconté par César lui-même dans la Guerre civile sans un mot sur des livres, qu’est née l’une des légendes les plus tenaces de l’Antiquité : celle du brasier qui aurait englouti d’un coup tout le savoir du monde grec. La réalité, on va le voir, est moins spectaculaire et plus retorse. La bibliothèque d’Alexandrie n’a probablement pas péri dans un incendie unique. Elle s’est éteinte.
Avant de chercher un coupable, il faut savoir ce qui a disparu. La grande bibliothèque est fondée au début du IIIe siècle avant notre ère, sous Ptolémée Ier Sôter ou son fils Ptolémée II Philadelphe, les sources anciennes hésitent déjà. Elle est rattachée au Mouseion, une institution consacrée aux Muses où des savants pensionnés par le roi vivent, mangent et travaillent ensemble, une sorte de centre de recherche d’État avant la lettre. Démétrios de Phalère, ancien gouverneur d’Athènes réfugié en Égypte, passe pour en avoir inspiré le projet.
Combien de rouleaux ? Les chiffres antiques s’étagent de 40 000 à 700 000 selon les auteurs, et aucun n’est vérifiable. L’historien Roger Bagnall, dans un article de 2002 resté classique (« Alexandria : Library of Dreams », Proceedings of the American Philosophical Society, vol. 146, n° 4), a montré que les nombres les plus élevés dépassent probablement la production totale de la littérature grecque à cette date. Son calcul est cruel pour les rêveurs : le corpus grec conservé pour tous les auteurs jusqu’au IVe siècle tiendrait dans quelques centaines de rouleaux, et même en multipliant par quarante pour tenir compte des pertes, on n’atteint guère plus de 10 000 à 15 000 rouleaux. Ordre de grandeur raisonnable pour les spécialistes prudents : quelques dizaines de milliers de rouleaux de papyrus, ce qui reste colossal pour l’époque. Il faut aussi retenir un fait de géographie : il existe deux bibliothèques. La grande, dans le quartier royal du Bruchion, près du port. Et une bibliothèque « fille », installée dans le Sérapéum, le grand temple de Sarapis au sud-ouest de la ville. Cette distinction va compter.
Revenons au feu de 48. Que disent les sources ? César, dans son propre récit, mentionne l’incendie des navires, rien de plus. Un siècle plus tard, Sénèque, dans le De tranquillitate animi (9, 4-5), cite Tite-Live et parle de 40 000 rouleaux brûlés à Alexandrie. Plutarque, dans sa Vie de César, écrit que le feu, parti de l’arsenal, gagna la grande bibliothèque et la détruisit. Aulu-Gelle et, plus tard, Ammien Marcellin gonflent le chiffre jusqu’à 700 000 volumes.
Et c’est là que l’affaire se complique. Car la bibliothèque fonctionne encore après César. Strabon, le géographe, visite Alexandrie vers 25-20 avant notre ère et décrit le Mouseion en activité dans le livre XVII de sa Géographie. Des savants y travaillent sous les empereurs romains, jusqu’au IIIe siècle de notre ère. L’hypothèse la plus couramment admise, défendue notamment par le philologue italien Luciano Canfora (La Véritable Histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, 1986) et par l’historien égyptien Mostafa El-Abbadi, est que le feu de 48 a détruit des entrepôts portuaires contenant des rouleaux, peut-être des stocks en transit ou destinés à l’exportation, non le bâtiment principal. Une perte réelle, donc, mais pas l’anéantissement. Le chiffre de Tite-Live désignerait ces dépôts, et la tradition postérieure aurait transformé un incendie de docks en apocalypse culturelle.
Si l’on cherche le moment où la grande bibliothèque cesse matériellement d’exister, le meilleur candidat se trouve au IIIe siècle de notre ère, et personne n’en a fait un mythe. Vers 272, l’empereur Aurélien reprend Alexandrie à la reine Zénobie de Palmyre au terme de combats qui dévastent le quartier royal. Ammien Marcellin, écrivant un siècle plus tard (XXII, 16), note que le Bruchion, qui abritait jadis la demeure des rois, a perdu sa splendeur d’antan. Une seconde répression, celle de Dioclétien contre la révolte de Domitius Domitianus en 297-298, achève le quartier. Or le Mouseion et sa bibliothèque se trouvaient précisément là. Après ces destructions, plus aucune source ne mentionne la grande bibliothèque comme institution vivante. Pas de scène dramatique, pas de coupable unique : une guerre urbaine, deux sièges, et un silence documentaire. Voilà le genre de fin qu’on retient rarement.
Il faut y ajouter une érosion plus lente encore. Dès 145 avant notre ère, Ptolémée VIII, en conflit avec les élites grecques de la ville, chasse d’Alexandrie de nombreux lettrés, dont le grand philologue Aristarque de Samothrace. Le financement royal fluctue, les savants essaiment vers Rhodes, Pergame ou Athènes. Le papyrus, matériau fragile sous le climat humide de la côte, exige une recopie constante des rouleaux : une bibliothèque qu’on cesse d’entretenir meurt en quelques générations, sans qu’aucune torche soit nécessaire.
Deuxième coupable de la légende : les chrétiens. En 391, à la suite des lois de Théodose contre les cultes païens, le patriarche Théophile d’Alexandrie fait détruire le Sérapéum. L’événement est bien documenté, par Rufin d’Aquilée et par les historiens ecclésiastiques Socrate le Scolastique et Sozomène. Mais aucune de ces sources, pourtant nombreuses et parfois hostiles à Théophile, ne mentionne la destruction de livres. Ammien Marcellin, décrivant le Sérapéum quelques années avant 391, parle de ses bibliothèques au passé. La bibliothèque fille était-elle déjà vide, ou ses collections furent-elles dispersées dans le pillage ? Le dossier documentaire est mince, et les historiens restent partagés. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit de la bibliothèque annexe, la grande ayant disparu un siècle plus tôt. Quant au meurtre de la philosophe Hypatie en 415, souvent accolé à cette histoire, il relève d’une lutte politique interne à la ville et ne concerne aucune bibliothèque : la fusion des deux épisodes est une construction moderne, popularisée notamment par Edward Gibbon puis par le cinéma.
Reste le troisième récit, le plus tardif et le plus manifestement légendaire. Selon cette histoire, lors de la conquête arabe d’Alexandrie, en 641-642, le général Amr ibn al-As aurait demandé au calife Omar que faire des livres d’Alexandrie. Réponse prêtée au calife : s’ils sont conformes au Coran, ils sont inutiles ; s’ils le contredisent, ils sont nuisibles. Les rouleaux auraient alors chauffé les bains de la ville pendant six mois. Le récit apparaît pour la première fois près de six siècles après les faits, chez des auteurs du XIIIe siècle, Ibn al-Qifti, dont l'Histoire des hommes savants est rédigée avant 1248, et Bar Hebraeus, qui le recopie. Un médecin bagdadien de passage en Égypte vers 1203, Abd al-Latif, y fait déjà une brève allusion. Aucune source des VIIe-XIIe siècles, arabe, grecque ou copte, n’en dit mot. Gibbon doutait déjà de l’anecdote au XVIIIe siècle ; la recherche contemporaine, de Bernard Lewis à El-Abbadi, la tient pour une fabrication, sans doute liée aux polémiques tardives sur le sort de bibliothèques dispersées. Détail décisif : en 641, cela fait plus de trois siècles que la grande bibliothèque n’existe plus. On ne brûle pas ce qui a déjà disparu.
Pourquoi préfère-t-on un brasier à une agonie ? Chaque époque a désigné le coupable qui l’arrangeait : les Lumières accusaient le fanatisme religieux, chrétien ou musulman selon les auteurs ; d’autres traditions chargeaient César et la brutalité romaine. Le mythe dit moins ce qui est arrivé aux livres que ce que chaque siècle redoutait pour les siens. Les historiens actuels, eux, convergent vers un récit sans scène finale : pertes partielles en 48 avant notre ère, déclin institutionnel, destruction du quartier royal au IIIe siècle, fin de la bibliothèque fille à la fin du IVe. Une mort par étapes. La vraie question, suggère Bagnall, n’est pas de savoir qui a détruit la bibliothèque, mais pourquoi personne ne l’a maintenue en vie.
Et l’archéologie ? Aucun vestige n’a jamais été identifié avec certitude comme appartenant au Mouseion ou à sa bibliothèque, le quartier royal antique gisant en partie sous la ville moderne et sous les eaux du port. Mais depuis 1960, la mission polonaise de Kôm el-Dikka, au centre d’Alexandrie, a dégagé une vingtaine de salles de cours de l’Antiquité tardive, avec leurs gradins de pierre et le siège du professeur. Ces auditoriums des Ve-VIIe siècles, visibles aujourd’hui sur le site, prouvent au moins une chose : longtemps après la mort de sa grande bibliothèque, Alexandrie enseignait encore.
La rivalité entre Alexandrie et la bibliothèque de Pergame, à laquelle la tradition attribue l’essor du parchemin, éclaire la politique du livre à l’époque hellénistique. Sur le travail des philologues du Mouseion, l’édition alexandrine d’Homère mérite un article à part. Et le destin d’Hypatie d’Alexandrie permet de comprendre les tensions religieuses de la ville au tournant du Ve siècle.
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