El, le dieu discret d’Ougarit dont le nom est devenu celui de Dieu
À Ougarit, El préside au panthéon sans jamais combattre. Son nom, lui, a survécu à tout : on le retrouve dans Israël, dans Élohim, dans Allah.
Vers 1400 avant notre ère, des graveurs égyptiens achèvent une liste de peuples soumis sur les colonnes du temple de Soleb, en Nubie, construit sous Amenhotep III. Parmi les noms figés dans le grès, une expression retient l’attention des chercheurs : « le pays des Shasou de Yhw ». Quatre consonnes qui ressemblent au nom du dieu d’Israël, deux siècles avant la plus ancienne mention assurée d’Israël lui même. Coïncidence ? C’est toute la question des Shasou et des Apirou, ces deux populations que les scribes égyptiens observent, cataloguent et parfois pourchassent, et dans lesquelles certains historiens veulent voir les ancêtres du peuple biblique.
Le mot shasou (š3sw en égyptien) désigne, dans les textes du Nouvel Empire (vers 1550-1070 avant notre ère), des populations nomades ou semi-nomades du Levant sud et des marges désertiques. Le terme est souvent rattaché à une racine évoquant le déplacement, l’errance. Pour l’administration pharaonique, le Shasou est d’abord un problème de sécurité : un éleveur de petit bétail qui circule avec ses tentes, franchit les frontières, et se transforme volontiers en pillard quand l’occasion se présente.
Les sources sont nombreuses et concrètes. Les annales de Thoutmosis III les mentionnent, les reliefs de Séthi Ier à Karnak montrent l’armée égyptienne écrasant des Shasou sur la route militaire du Sinaï nord, et le papyrus Anastasi VI, un document administratif de la fin du XIIIe siècle, rapporte qu’un scribe de la frontière orientale, Inena, a laissé passer les tribus shasou d’Édom au delà du fort de Tjékou, vers les étangs de Per-Atoum, dans le ouadi Toumilat, afin de les maintenir en vie, eux et leurs troupeaux. La scène est banale, presque douanière. Elle montre des nomades du sud transjordanien entrant en Égypte en temps de disette, exactement le type de mouvement que la Genèse prête aux fils de Jacob.
Revenons à Soleb. La liste topographique du temple d’Amenhotep III énumère des « pays des Shasou » identifiés par un toponyme : parmi eux, le pays des Shasou de Séir (Sꜥrr), et le pays des Shasou de Yhw (t3 š3sw yhw3). La même séquence réapparaît, recopiée, sur la liste du temple de Ramsès II à Amara-Ouest, elle aussi en Nubie, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Soleb, au XIIIe siècle. Séir, dans la Bible hébraïque, désigne la région montagneuse d’Édom, au sud de la mer Morte. Le voisinage n’a rien d’anodin.
S’agit-il du nom divin YHWH ? Dans la liste, yhw3 fonctionne comme un toponyme, un nom de lieu ou de territoire tribal. Mais l’Antiquité proche-orientale connaît des territoires nommés d’après une divinité, et surtout, plusieurs textes bibliques anciens, comme le cantique de Débora (Juges 5) ou la bénédiction de Moïse (Deutéronome 33), font venir YHWH « de Séir », « du champ d’Édom », « de Témân ». Des poèmes que beaucoup d’exégètes comptent parmi les plus archaïques du corpus hébreu, et qui situent l’origine géographique du dieu là où l’Égypte localise ses Shasou de Yhw. C’est le socle de ce qu’on appelle l’hypothèse madianite ou qénite : YHWH serait à l’origine un dieu des marges désertiques du sud, adopté ensuite par les tribus des hautes terres de Canaan.
L’autre candidat au dossier porte un nom qui a longtemps enflammé les imaginations : les Apirou (ou Habirou dans les textes cunéiformes, 'pr.w en égyptien). La ressemblance phonétique avec « Hébreux » ('ibrim) a fait rêver des générations de savants. Et c’est là que l’affaire se complique.
Car les Apirou apparaissent sur une aire immense et sur près d’un millénaire : dans les archives de Mari sur l’Euphrate au XVIIIe siècle avant notre ère, à Nuzi, à Alalakh, dans les textes hittites, et bien sûr dans les lettres d’Amarna, cette correspondance diplomatique du XIVe siècle retrouvée en Égypte en 1887. Difficile d’imaginer qu’un même groupe ethnique soit présent de la Mésopotamie à l’Égypte pendant huit siècles. Le consensus s’est donc déplacé : Apirou désigne une catégorie sociale, pas un peuple. Des déracinés, des hommes sortis du système, débiteurs en fuite, paysans chassés de leurs terres, mercenaires, brigands, qui vivent aux marges des cités-États et se vendent au plus offrant. À Nuzi, des contrats montrent des individus entrant volontairement en servitude, signe d’un statut juridique reconnu.
Dans les lettres d’Amarna, le mot devient une arme politique. Abdi-Héba, le petit roi de Jérusalem, bombarde le pharaon de plaintes : les Apirou prennent les villes du roi, ses rivaux pactisent avec eux, tout Canaan bascule (lettres EA 285 à 290). Or ces rivaux, comme Labayou de Sichem, sont eux-mêmes des roitelets cananéens. Traiter quelqu’un d’Apirou, dans ce contexte, revient à le traiter de hors-la-loi.
La stèle de Mérenptah, gravée vers 1207 avant notre ère et conservée au Musée égyptien du Caire, contient la première mention assurée d’Israël : « Israël est dévasté, sa semence n’est plus. » Le nom y porte le déterminatif du peuple, pas celui du pays, ce qui suggère un groupe humain plutôt qu’un territoire constitué. La pierre, réemployée, avait d’abord servi à Amenhotep III avant que Mérenptah n’en grave le revers. Entre les Shasou de Soleb et l’Israël de Mérenptah, deux siècles s’écoulent. Comment relier les points ?
Deux positions structurent le débat. L’égyptologue canadien Donald Redford, dans « Egypt, Canaan, and Israel in Ancient Times » (1992), défend une origine shasou : les premiers Israélites seraient des pasteurs venus des steppes du sud, porteurs du culte de YHWH, sédentarisés dans les hautes terres de Canaan à la fin du XIIIe siècle. L’orientaliste Anson Rainey a soutenu une thèse voisine tout en écartant fermement l’équation Apirou-Hébreux : selon lui, les Shasou, et non les Apirou, sont à rapprocher des ancêtres des Hébreux. Face à eux, une part de la recherche, dans le sillage des prospections d’Israël Finkelstein sur les hautes terres, insiste sur l’origine largement cananéenne des villages israélites anciens : culture matérielle, céramique, architecture des maisons à quatre pièces, tout ou presque prolonge les traditions locales. Un indice a longtemps appuyé cette lecture : l’absence quasi totale d’ossements de porc dans ces villages, quand les sites philistins voisins en livrent beaucoup. La portée de ce critère est aujourd’hui discutée, plusieurs chercheurs y voyant autant une adaptation écologique qu’un marqueur d’identité.
La synthèse la plus courante aujourd’hui combine les deux modèles. Israël naîtrait d’une coalescence : des Cananéens des marges, dont peut-être d’anciens Apirou au sens social du terme, des pasteurs sédentarisés, et un apport méridional, shasou ou madianite, qui aurait fourni le dieu. Le dossier documentaire reste mince sur ce dernier point, il faut le dire franchement : quatre consonnes à Soleb et quelques vers archaïques, cela fait une hypothèse sérieuse, pas une démonstration.
Reste l’énigme du vocabulaire. Si Apirou ne désigne pas un peuple, pourquoi les textes bibliques emploient-ils « Hébreu » ('ibri) dans des contextes si particuliers ? Le mot y apparaît souvent dans la bouche d’étrangers, Égyptiens ou Philistins, ou quand un Israélite se présente à eux : Joseph est un « esclave hébreu » en Égypte, les Philistins parlent des « Hébreux » avec mépris dans les livres de Samuel. Comme si la mémoire d’une désignation extérieure, et peu flatteuse, avait survécu dans la langue. Plusieurs philologues jugent le rapprochement étymologique entre 'pr et 'br phonétiquement difficile, et la question reste ouverte. Mais la coïncidence d’usage, elle, continue d’intriguer.
Les colonnes de Soleb, elles, sont toujours debout au bord du Nil soudanais. Sur l’une d’elles, un prisonnier ligoté porte le cartouche du « pays des Shasou de Yhw ». C’est peut-être, gravée par des mains égyptiennes qui n’en soupçonnaient pas la portée, la plus ancienne trace écrite en hiéroglyphes du nom divin le plus commenté de l’histoire.
La stèle de Mérenptah et la question de la sortie d’Égypte prolongent directement ce dossier, tout comme les lettres d’Amarna, fenêtre unique sur le Canaan du XIVe siècle. On peut aussi rapprocher l’hypothèse madianite des origines du culte de YHWH avant l’exil.
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